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13 mars 2007

Les habitants de Guacari pleurent leur vieil arbre

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Dans la plupart des sociétés, l’arbre active, et depuis des temps reculés, une charge suggestive suffisamment forte pour construire un système cohérent de représentations collectives autour de notions d’échanges, de flux, d’équilibre ou d’ «enracinement ». En marge de ce système ordonné, l’arbre suscite toutes sortes d’images mentales dont la richesse n’a d’égale que la complexité et l’ambivalence. C’est pourquoi, elles sont souvent utilisées pour matérialiser des idées, des pensées, une volonté. La portée symbolique de l’arbre se renforce d’ailleurs à mesure que les sociétés qui le mettent en lumière, ont à juste titre ou non le sentiment qu’il est menacé. Ainsi, en est-il, en Colombie, de l’Arbre de Guacari.

Avant l’événement d’août 1989, Guacari, une commune de 30.000 habitants située dans la vallée du Cauca, ne se distinguait que fort peu de ses voisines andines. Certes, il y avait bien cet énorme Samanea Saman* planté en 1914 dans le jardin municipal par Don Becerra ; mais hormis la plante, rien ne laissait imaginer le destin qu’attendait la petite ville. C’était sans compter sur l’attachement des familiers de l’arbre.

A l’apparition des symptômes de la maladie, une mobilisation sans précédent s’organise autour de l’arbre vénérable. L’appel lancé depuis la verdoyante vallée à la communauté scientifique émeut le pays. Des experts viennent à son chevet et établissent le diagnostic : l’«arbre à la pluie » séchera avant la fin de l’été. Les larmes de ses enfants n’y feront rien, le malheureux mourra ce même mois. Si l’ancêtre ne trône plus, majestueux, au centre du parc Saavedra Galindo, son souvenir habitera toujours les lieux ; connaît-on en effet un foyer qui n’ait pas, suspendu à un mur ou posé sur un meuble, une photo de famille sous la couronne protectrice ?

Le corps social a diversement interprété les passions déclenchées par la mort annoncée du vieux Samán. Pour certains, la dévotion à la plante rappelle des rites païens célébrant Totujandi, l’arbre idole des indigènes. D’autres retiennent le symbole de l’engagement collectif dans la cause écologiste ; d’autres, la preuve qu’un lieu dénué d’arbres serait inhabitable, etc. L’état colombien préférera, lui, l’aspect relationnel avec le milieu dans lequel nous vivons.

En reconnaissance à l’énergie déployée par les habitants pour sauver leur vieil arbre, une pièce de monnaie à son effigie a été mise en circulation le 26 décembre 1993, c’est-à-dire moins de cinq ans après sa mort. David Mauzur, célèbre artiste colombien, a eu la tâche difficile de faire transpirer les émotions vécues de cette forme ronde . Et si aujourd'hui on parle un peu moins de la belle histoire de la Vallée du Cauca, les «500 pesos » de nos poches et de nos porte-monnaie sont encore là pour nous rappeler combien l’arbre partage le destin des hommes.

Samuel Perichon


http://www.guacarivalle.com

(*) Le Samanea Saman (Jacq.) Merr. ou « arbre à la pluie » appartient à la famille des mimosacées. La plante se caractérise par une couronne très étalée, jusqu’à 50 m de large pour un arbre atteignant 30 m de haut. Les rameaux sont pratiquement toujours couverts d’épiphytes. Sous l’arbre à la pluie, on a parfois l’impression qu’il pleut, même par beau temps. A l’origine de ce phénomène, il y a un insecte qui pique l’arbre pour se nourrir de sa sève, lequel excrète ensuite l’excès d’eau.
Rohwer J.G. (2002). Guides des plantes tropicales à l’état sauvage ou acclimatées, éd. Delachaux & Niestlé, 286 p.